Archive for the ‘Culture’ Category

Les révolutionnaires aussi offrent des cadeaux à noël !

15/12/2011

En cette fin d’année, Noël arrive à grands pas. Vous savez, Noël, c’est cette horrible fête chrétienne et capitaliste, ode à la famille bourgeoise s’il en est, qu’on ne devrait pas forcément célébrer si on vivait totalement en accord avec nos convictions.

Seulement, à la Colonne de Fer, on est des gens normaux. Du coup, malgré la crise et le fait qu’on ait pas de sous, on profite du mois de décembre pour aller affronter le froid et la foule de la rue Nationale à la recherche d’un cadeau pour maman ou pour notre petit neveu, que l’on mettra au pied du sapin pour fêter la naissance de l’enfant Jésus. Et comme on pense que globalement vous faites pareil, on s’est dit que ça pourrait être sympa de vous aider un peu si vous séchez et que vous voulez offrir des cadeaux pas trop cons (genre pas le dernier BHL…).

D’aucuns seront peut être surpris par nos sélections très mainstream, mais notre but est de verser tant dans l’accessible que dans le facile à trouver, pas de vous conseiller d’offrir à votre tante un fac-similé de l’édition de 1917 des Textes sur la jeunesse de Lénine, à commander 3 mois à l’avance en découpant le bon de commande sur le journal de l’Union pour une Renaissance Communiste en France. Pour le reste, on sera sans doute passé à côté de trucs vachement biens. Nous n’avons pas la prétention d’être exhaustifs.

Romans :

Le Bloc – Jérôme Leroy, Gallimard (17€50)

Alors que la France est en proie aux émeutes, le Bloc Patriotique s’apprête à entrer au gouvernement. 2 hommes se remémorent le chemin parcouru : Antoine, écrivain bourgeois, est un des idéologues du parti ; Stanko, prolétaire rongé par la haine, responsable du service d’ordre. Demain, l’un d’eux devra mourir, pour l’intérêt du parti. Ils le savent et ne regrettent rien… Un roman noir qui traite de la montée de l’extrême droite de manière intelligente, à travers le regard de 2 hommes perdus et cyniques. 2 « fascistes » extrêmement humains, qui dans d’autres circonstances, auraient pu se trouver dans les rangs de la gauche radicale si celle-ci avait gardé de la lutte des classes autre chose que des mots prononcés 1000 fois, s’ils avaient fait d’autres rencontres, si… Un grand roman doublé d’une analyse percutante.

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De mémoire (3), La courte saison des GARI : Toulouse 1974 – Jann-Marc Rouillan, Agone (22€)

Héritier de mai 68 et d’une Révolution espagnole exilée à Toulouse, le jeune Jean-Marc a tracé son chemin, des barricades du Mirail à la lutte armée de Barcelone. En 1974, tous les moyens sont bons pour déstabiliser le régime franquiste à l’agonie, sauver Puig Antich, l’ami condamné à mort, et contrecarrer les projets de « transition pacifique » de la grande bourgeoisie espagnole. En semie-liberté après avoir passé plus de 20 ans dans les prisons françaises pour ses activités avec Action Directe, Jann-Marc Rouillan poursuit le roman de sa vie en nous plongeant dans la réalité des « années de plomb », quand lui et ses potes combattaient le franquisme au sein des GARI et vivaient tout un tas d’aventures improbables, à 1000 lieues des clichés du guérillero coincé du cul. Vie en communauté, défonce au LSD dans les rues d’Amsterdam, plans improbables pour retenir un otage dans une grange régulièrement visitée par les pensionnaires de l’asile de fous voisin… Une tranche de vie quotidienne dans les 70’s : drôle, décalé, rock’n roll…et très politique ! (à lire aussi les tomes 1 et 2)

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L’homme qui aimait les chiens – Léonardo Padura, Metaillé (24€)

A la mort de sa femme, Iván, écrivain cubain, revient sur sa rencontre en 1977 avec un homme mystérieux qui promenait 2 lévriers sur la plage. Le souvenir de ses conversations avec « l’omme qui aimait les chiens » va amener Iván à s’interroger sur l’un des crimes les plus célèbres du 20eme siècle : l’assassinat de Trotsky par le NKVD de Staline. Iván va reconstruire les itinéraires de 2 hommes : Lev Davidovich Bronstein, dit Trotsky, héros de la révolution russe, et Ramón Mercader, son assassin, jusqu’à leur rencontre à Mexico. A travers ce grand roman riche en informations (parfois un peu trop riche, même…) et ses personnages complexes, c’est l’histoire du communisme que Léonardo Padura nous conte : un idéal toujours à atteindre qui a engendré son lot d’horreurs…

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La Mémoire des vaincus – Michel Ragon, Le livre de poche (7€50)

L’histoire de Fred Barthelemy, gamin des rues de Paris à l’aube de la Première Guerre Mondiale. En mettant la bande à Bonnot sur son chemin, le destin fera de lui un anarchiste. Du front russe au Paris de 68 en passant par le Front Populaire ou la guerre d’Espagne, Fred va rencontrer tout un tas de personnages ayant pour noms Vladimir Lénine, Victor Serge, Nestor Makhno, Buenaventura Durruti ou Louis Aragon, et traverser le 20eme siècle sans jamais renier son increvable esprit de révolte. Un roman épique, limpide, auquel on reprochera parfois une vision un peu sectaire de l’anarchisme, mais qui constitue une passionnante évocation de l’histoire des partisans du drapeau noir.

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Bandes dessinées :

Un homme est mort – Kris et Etienne Davodeau, Futuropolis (15€)

1950 : alors que la ville de Brest est en pleine reconstruction, la révolte gronde sur les chantiers. Les ouvriers ont faim. Manifestent. La police tire sur la foule. Edouard Mazé s’écroule. Un homme est mort. Appelé par la CGT, le cinéaste René Vautier va venir filmer la colère. En captant sur sa pellicule un peu de l’âme des travailleurs en lutte, il va faire de son cinéma une arme, et bien plus… Un album magnifique, qui ne tombe jamais dans le pathos malgré la tragédie. Plus qu’une bande dessinée, un hommage au mouvement ouvrier, un ouvrage « qui donne envie de se battre » !

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V pour Vendetta – Alan Moore, David Lloyd, Panini Comics (30€)

« Depuis l’aube de l’humanité, une poignée d’oppresseurs a accepté de diriger nos vies quand nous aurions dû les diriger nous-mêmes ». Dans une Angleterre fasciste, un homme brisé par le système va se dresser contre lui. Dissimulant son visage derrière un masque de théâtre, il va s’employer à réveiller des masses depuis longtemps apathiques.

Son nom : V. Son objectif : la Vendetta. Son idéal : l’Anarchie.

Alan Moore, auteur de nombreuses BD à succès (Watchmen, From Hell…), est également anarchiste. V pour Vendetta est son livre le plus politique (bien plus que la minable adaptation cinématographique). A lire.

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Superman, Red son – Mark Millar, Dave Jonhson, Kilian Plunket, Panini Comics (22€)

Superman : étrange visiteur venu d’un autre monde, qui, en tant que héros des travailleurs, mène un combat sans fin pour Staline, le socialisme et l’expansion mondiale du Pacte de Varsovie… Et si Superman, symbole de l’Amérique, n’avait pas grandi dans une ferme à Smallville, mais dans un kolkhoze ukrainien ? Tel est le point de départ de cet étrange comic où l’on retrouve Lex Luthor en suppôt du capitalisme, Batman en opposant politique libertaire, et tout un tas de personnages DC (Wonderwoman, Green Lantern…) dans une aventure de Superman pas si débile que ça, avec une vraie histoire, des personnages complexes et une réflexion intéressante. Et puis, rien que pour le caractère incongru de l’objet, ça vaut le détour !

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Films :

Coffret 4 films (Aaltra + Avida + Louise-Michel + Mammuth) – Gustave de Kervern et Benoit Delépine (29€99)

Entre comédie sociale, surréalisme, road movie et humour noir (glauque ?), voici une anthologie du cinéma de 2 des auteurs de Groland. Suivez les dans leur road-trip en fauteuil roulant à travers l’Europe ou lors de pérégrinations absurdes dans la montagne. Suivez Yolande Moreau et Bouli Lanners à la poursuite d’un patron-voyou à exécuter. Accompagnez Depardieu dans sa quête de ses fiches de paye. A travers 4 films aux allures d’OVNI réunissant une pléiade de figurants (Siné, Philippe Katerine, Dupontel, Noel Gaudin…), découvrez le cinéma grolandais tel qu’il est : sombre, grinçant, anarchiste… Le Groland, l’autre pays du cinéma ?

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Les LIP, L’imagination au pouvoir – Christian Rouaud (15€)

1973, les administrateurs de l’usine de montres LIP de Besançon envisage de licencier 480 salariés. Sous l’impulsion des syndicats, la grève se lance, on séquestre l’administrateur. Mais très vite, l’affaire LIP va prendre une autre ampleur : les salariés décident de se réapproprier la production et de placer l’usine sous le contrôle des travailleurs, en autogestion. Leur slogan : « On fabrique, on vend, on se paie ». La lutte durera plusieurs mois et restera emblématique des luttes des années 70 et de la « deuxième gauche ». En recueillant les témoignages d’acteurs de cette lutte, Christian Rouaud a réalisé un beau film, qui arrive à faire rire et réfléchir en même temps.

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Musique :

Citoyen du monde – HK et les Saltimbanks (15€)

On ne présente plus ici HK et les Saltimbanks, interprètes du fameux hymne « On lâche rien » et auteur d’un réjouissant double-album mêlant rock, chaâbi, hip-hop, reggae, musette… Nous avons déjà eu l’occasion de parler de ce groupe ici et ici. A offrir sans modération (bon, peut être pas à votre petit cousin ou neveu gothique fan de black metal…).

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Soyons désinvoltes, n’ayons l’air de rien (Digipack 2 CD + DVD) – Noir Désir (20€99)

Pleurez pauvres gens, Noir Désir n’est plus, rattrapé par la tragédie. Ce groupe de rock, de tous les combats, aura marqué à jamais la scène musicale française. Avec ce best-of, l’occasion est donnée de faire découvrir Noir Dez’ à ceux qui ne connaîtraient pas. Certes, on est assez dubitatifs sur le format : le premier CD reprend des classiques du groupe (avec quelques oublis majeurs), tandis que le deuxième réunit des raretés, reprises et « faces B ». Du coup, on ne sait pas forcément sur quel pied danser : ce disque s’adresse aux néophytes ou aux fans absolus ? On ne sait pas trop. Dans le doute, on offrira ça aux deux. On aurait quand même préféré un objet un peu mieux foutu. Mais bon, c’est Noir Désir, on critique pas…

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Nevermind (20th anniversary – Deluxe edition) – Nirvana (17€99)

Qui ne connait pas cet album, devenu un monument du rock ? En 1991, Nirvana sort de l’ombre avec Nevermind, et la scène grunge explose, révélant le mal-être de toute une génération, comme le punk en son temps. Cet album est un symbole, l’expression d’une révolte brute, au même titre que Never Mind the Bollocks, Here the Sex Pistols, 14 ans auparavant. 20 ans après sa sortie, Geffen le réédite dans une édition spéciale, accompagnée de faces B, de lives, de sessions studios… Si toutefois quelqu’un dans votre entourage n’a pas Nevermind, c’est l’iccasion de rattraper le coup. Un classique de la subversion.

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Pour les chiards :

Travailler moins pour lire plus – Alain Serres et Pef, Rue du monde (12€50)

Sur l’île Turbin, le peuple travaille, tandis que le roi Dontontairalenom gagne beaucoup d’argent. Sur cette île, on fabrique notamment des livres, que l’on exporte : sur l’île Turbin, personne n’a le temps de lire. Un jour, le peuple se révolte. Son slogan : « Travailler moins pour lire plus » ! Bon d’accord, c’est un peu facile, mais ça fait du bien, et c’est franchement drôle. A partir de 7 ans.

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Tous en grève, tous en rêve – Alain Serres et Pef, Rue du monde (13€80)

Nous suivons dans ce livre illustré par Pef (La belle lisse poire du Prince de Motordu) les événements de mai 68 à travers le regard de Martin, âgé d’une dizaine d’années. Son papa est en grève depuis plusieurs jours avec ses collègues cheminots, sa maman est solidaire mais s’inquiète des problèmes d’argent, sa sœur Nina participe au blocus de sa faculté et rêve de plus de libertés… « En ancrant cette histoire dans le quotidien d’une famille ouvrière, Alain Serres fait ressortir toute la tension qui existe entre les revendications sociales, les rêves de changements et la difficulté de tenir la grève pour une famille au budget serré ». Un livre sorti pour les 40 ans de mai 68, pour les enfants à partir de 8 ans

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Véro en mai – Pascale Bouchié, Yvan Pommaux, L’école des loisirs (21€50)

Tout a été dit sur Mai 68. Tout, vraiment ? Pas si sûr…
Et si c’était un enfant qui racontait les événements ? Il y a bien des enfants, dans ce pays, en mai 1968 ? Oui, ils sont des millions. Ils ne vont plus à l’école. Ils écoutent les grandes personnes se disputer en parlant politique.
Parmi eux, Véro, neuf ans.
Entraînée par son grand frère, elle répète des slogans marrants, se pose des tas de questions, et regarde le monde changer… A partir de 8 ans.

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Voilà, il y a des trucs qui coûtent un peu cher quand même. Si c’est trop cher pour vous, volez-les.

Et joyeux noël.

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La « démocratie corinthiane » en deuil

07/12/2011

C’est avec une certaine émotion que nous avons appris la mort à 57 ans du « docteur » Socrates, ex-footballeur brésilien de génie, star de la Selecao dans les années 80. Alors, vous vous demanderez peut-être ce qu’un hommage à un ancien footballeur mort fout sur ce blog ? C’est que Socrates, initiateur de la « démocratie corinthiane », admirateur du Che et d’Antonio Gramci, était loin d’être un footballeur comme les autres.

« Democracia corinthiana »

1981 : le Brésil n’en finit pas de déprimer sous la coupe des militaires. Le régime contrôle tout d’une main de fer, y compris les instances sportives. C’est dans ce contexte morose que l’équipe des Corinthians de Sao Paulo, dans laquelle évoluent des joueurs internationaux comme Socrates ou Wladimir, va voir débarquer un nouveau dirigeant, Adilson, sociologue de 35 ans et ancien leader de la contestation étudiante. Adilson veut redresser le club. A la surprise générale, il va se tourner vers les joueurs, les impliquer dans la vie du club, et, avec eux, revoir totalement le fonctionnement du club. Socrates va adhérer immédiatement à la démarche, et, à force de discussions avec ses coéquipiers, les convaincre qu’un autre football est possible.

Concrètement, cela signifie que chaque décision concernant le club va être prise collectivement : discussion entre tous les membres du staff de l’équipe (joueurs, dirigeants, mais également les masseurs ou le chauffeur du bus), puis vote, sur le principe simple « 1 homme = 1 voix ». La démocratie corinthiane est née ! Elle est directe, autogestionnaire, et Socrates est un de ses apôtres !

 

Tacle à l’ordre établi

Très vite, les décisions prises vont dépasser les simples questions techniques pour prendre un sens véritablement politique. Le club décide notamment de supprimer les « mises au vert », ces isolements d’avant matchs visant à interdire les rapports sexuels aux joueurs. Aux contraintes et à la discipline imposée, Socrates et ses coéquipiers opposent la liberté individuelle et la responsabilité de chacun. Dans le même sens, les joueurs vont abolir toutes les règles strictes auxquelles sont contraints les sportifs : ils organisent des barbecues après les matchs, partagent des bières, fument aux entraînements…ce qui ne les empêchera pas de briller sur le terrain et de remporter 2 championnats d’affilé. Le rapport à l’argent va également être requestionné : les Corinthians vont ainsi abolir les primes de matchs, basées sur la performance, pour les remplacer par une redistribution des recettes.

Le football contre la logique néo-libérale…mais aussi contre l’armée ! Car ce qui était alors une simple expérience autogestionnaire visant à changer les conditions de travail va se doubler d’un mouvement de contestation de l’ordre établi, jusqu’à devenir un véritable contre-pouvoir face à la dictature.

Ainsi, les Corinthians n’hésitent pas, dès 1982, à floquer leur maillot avec le mot « Democracia ». En pleine dictature militaire, ça fait désordre ! Ils récidiveront lors de la première élection au suffrage universel de Sao Paulo, par un message appelant les spectateurs à aller voter. Enfin, en décembre 1983, lors d’une finale contre l’équipe de Sao Paulo, les joueurs entreront sur le terrain en déployant une banderole portant l’inscription suivante : « Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie ». Les charognards au pouvoir s’arracheront les cheveux, tandis que les Corinthians remporteront le match grâce à un but de…Socrates !

Gramsci, Lula, et compagnie

Au milieu des années 80, la dictature touche à sa fin, la transition démocratique est en marche. Entre temps, Socrates, comme ses coéquipiers Casagrande ou Wladimir, adhère au Parti des Travailleurs, fondé en 83 par un certain Lula, à une époque où celui-ci milite pour une rupture avec le capitalisme et l’instauration d’un socialisme démocratique réel. Mais en 84, Socrates quitte le pays pour rejoindre la Fiorentina, en Italie. Arrivé à Florence, il fait figure d’extraterrestre lorsqu’à un journaliste lui demandant ce que lui évoque l’Italie, il répond en citant le nom d’Antonio Gramsci, le théoricien communiste de l’hégémonie culturelle, assassiné par les fascistes en 1937 !

Lorsqu’il rentre au pays 2 ans plus tard, les Corinthians se sont assagis, le football brésilien est en phase de rentrer dans le rang, de céder au « réalisme ». Socrates mettra fin à sa carrière de joueur en 1989, revenant un temps à l’exercice de son premier apostolat en tant que médecin du sport, et fustigera le milieu du football brésilien, « totalement pourri ». Quand Lula arrivera au pouvoir, celui qui voulait « inculquer aux brésiliens des notions politiques en utilisant la langue du football », sera un temps envisagé comme ministre des sports, mais déclinera la proposition, affirmant ne croire « pas trop à la politique institutionnelle ».

Socrates est mort dimanche 4 décembre 2011, d’une infection intestinale, conséquence de ses problèmes avec l’alcool. De toute sa carrière de joueur, il aura montré que l’on pouvait être un homme libre, en accord avec des principes de démocratie et de partage, et néanmoins gagner. Il aura prouvé que le sport n’était pas neutre, que le stade était un terrain de lutte politique parmi d’autre.

Socrates est mort. Le monde est un peu plus triste. Le Brésil est en deuil, mais également tous ceux qui, à travers la planète, partagent l’idée d’un football libre et non soumis aux lois de la finance, qu’ils soient de Sao Paulo ou de Livourne, de Pampelune, de Thessalonique, d’Hambourg ou d’ailleurs.

Socrates est mort. La démocratie directe a perdu un de ses fidèles défenseurs. Farceur, le médecin-footballeur au nom prédestiné aura attendu qu’à travers le monde des voix s’élèvent pour revendiquer une « démocratie réelle maintenant », pour quitter définitivement le terrain.

Socrates est mort. Sa vision du football demeure. Son combat pour la démocratie et la justice sociale est plus que jamais d’actualité.

BHL: Le Che Guevara des cons…

09/11/2011

En voilà un qui ne perd pas de temps! Bernard-Henri Levy publie, ce mercredi 9 novembre un bouquin, La Guerre sans l’aimer (c’est beau hein?), dans lequel il nous explique comment il a sauvé la Libye. Ça peut faire rire… D’ailleurs ça fait rire! Même Le Monde se moque un peu en nous décrivant le contenu de ce magnifique ouvrage: « BHL n’écrit pas, noir sur blanc, que l’intervention armée n’aurait pas eu lieu sans lui. Il en diffuse l’impression. » Pathétique…

L’action libyenne du philosophe de quai de gare le plus célèbre de France n’est pourtant pas très claire. C’est, ceci dit, sûrement pas un bouquin de l’intéressé qui va nous révéler quoi que ce soit. Comment celui qui fustige depuis des années « l’islamo-fascisme » aurait pu devenir le héros du peuple lybien? Et pourquoi surtout? Bah on se demande…

Dés le début de l’insurrection populaire en Lybie, BHL est donc apparu sur nos télés. L’air grave, celui qui a toujours « rêvé de faire l’Histoire » (Le Monde)  venait de voir se dérouler deux révolutions sans que personne lui ait demandé une quelconque aide. A la troisième, c’était décidé, on allait voir sa tronche. Il part donc en Lybie et revient, en grandes pompes le 5 mars, pour nous présenter les potes qu’il s’est fait là bas: une poignée d’anciens cadres du régime de Kadhafi qui ont décidé de retourner leurs vestes avant de finir à la Ceaucescu. On les appelle le CNT (non, non, rien à voir, ils ont pas retourné leurs vestes au point de devenir anars…). C’est des mecs que personne connaît sur place (en dehors de ceux qui ont eu à subir leurs anciennes fonctions), qui n’ont été élus par personne, mais qui se sont auto proclamés chefs de l’insurrection. Comme dans le même temps, notre BHL vient de se proclamer dirigeant révolutionnaire de premier plan, ça tombe plutôt pas mal. Il présente donc ses amis à Sarkozy, et arrive à convaincre ce dernier que le CNT peut être un atout de taille pour permettre aux puissances occidentales à la fois de passer pour les gentils en soutenant une alternative à Kadhafi et, en même temps, de ne pas trop prendre de risques avec ces types qui, apparemment, ne vont certainement pas foutre en l’air le système que les impérialistes européens ont mit des années à construire en Libye. Pour Sarkozy, qui vient de passer pour un gros faisan en Tunisie deux jours avant, c’est une occasion en or. Il enfile son costume de guerrier, embarque le chevelu et les guignols du CNT, alerte les anglais et les ricains, et pouf, en deux semaines c’est la guerre!

Dès lors, BHL se sent pousser des ailes. On le voit faire du tank dans le désert comme Sarkozy fait du cheval en Camargue, cheveux au vent, entouré d’une armée de journalistes caméras à l’épaule. Il en oubli néanmoins pas qui il est: fin août, il s’arrange pour que le CNT reconnaisse Israél, cette grande démocratie très très chère au pseudo philosophe. Ça rassure les ricains et puis avec ça, c’est sur, Finkielkraut et Zemmour vont être jaloux! De son coté Sarkozy est content de lui aussi. Cette petite guerre lui permet de redevenir une star internationale, à un moment où son niveau de super héros n’est pas au plus haut de sa forme….

A partir de là tout était plié. C’était l’OTAN qui allait virer Kadhafi, aidé au sol par les « insurgés », soit disant commandés par le CNT. Selon TF1 et consort, les gens sur place son ravis. Eux qui attendent depuis des années la démocratie, voir débarquer des soldats de l’OTAN, des ex-kadhafistes devenus respectables et, même un philosophe discount, pour prendre en main la situation sans leur demander leur avis, ça les a apparemment fait bondir de joie. Bon, en même temps, faut aussi les habituer au vrai visage de la démocratie… D’ailleurs quand certains d’entre eux se révolte contre le CNT et les bombardements « alliés », ou même contre Levy en personne, on le passe sous silence.

Aujourd’hui, BHL est revenu de son aventure libyenne. Depuis, le CNT a réinstauré la charria, interdit le divorce et réprimé ceux qui ouvraient leur gueule. Mais ça, Nanard, il s’en fout. Lui il a écrit un livre, parce que faut bien se faire du fric quand même. Il a relu Tintin au Congo, s’est maté tous les Rambos, et à commencé à écrire son épopée, tout en lyrisme et en prétention. Lui qui rêvait d’écrire l’Histoire, il peut même la réécrire à présent. Parfait. Selon Le Monde, il y aurait même des gens qui voudraient que ce bouquin soit adapté au cinéma. La classe non?

Coté libyen, après des mois de guerre civile, les gens sont heureux: grâce aux gentils gouvernements occidentaux ils ont, comme en Egypte et en Tunisie, des dictateurs flambant neufs. Normalement, si tout se passe bien, on repassera les changer dans 30 ou 40 ans…

juste pour se moquer…

L’Histoire de France selon Vox Populi : entre Walt Disney et Conan le barbare !

19/10/2011

Vous avez tous appris les grandes dates de l’histoire lorsque vous étiez à l’école. Alors si on vous dit « 21 octobre », ça vous évoque quoi ? A priori pas grand chose… Regardez sur Wikipédia, vous trouverez pèle-mèle la découverte de St Pierre et Miquelon, l’invention de la lampe à incandescence par Thomas Edison, ou encore les débuts de Juliette Gréco à Bobino…bref, pas de quoi fouetter un chat…

Pourtant, c’est la date qu’aura retenu le groupe folklorique d’ultra-droite Vox Populi pour commémorer une bataille de l’an 732, au cours de laquelle les troupes de Charles Martel et de Eudes d’Aquitaine défirent celles d’Abd el-Rahman d’Al-Andalus.

La bataille de Poitiers : un fait militaire secondaire

Ici, un peu d’histoire est nécessaire. Cette bataille, que l’on connait habituellement sous le nom de bataille de Poitiers, eut donc lieu il y a environ 1279 ans entre Poitiers et Tours, peut-être sur le territoire de l’actuelle commune de Vouneuil du Poitou, peut être pas (les historiens ne s’accordent pas sur le lieu exact). A cette époque, la France n’existe pas encore. Le royaume franc de Clovis n’existe plus depuis longtemps, à force de querelles, divisions et rivalités. Plusieurs royaumes cohabitent de manière plus ou moins pacifique (en fonction des périodes). Un de ces royaumes se nomme l’Austrasie, à cheval sur l’est de la France, l’Allemagne et la Belgique. L’homme fort du moment est le maire du palais, sorte de premier ministre de l’époque, fils de l’aristocratie franque ; il gère l’Austrasie et a déjà remporté plusieurs batailles, notamment contre ses voisins de Neustrie : il s’appelle Charles.

Dans le même temps, un nouveau peuple fait parler de lui : les Arabes, ayant embrassé la jeune religion musulmane. Comme les germains 200 ans plus tôt, ils ont accumulé les conquêtes et règnent sur un immense territoire, qui s’étend de l’Asie Centrale à l’Afrique du nord. Au nord, leur empire s’étend au delà du détroit de Gibraltar, en Espagne et jusqu’à la province de Septimanie (l’actuel Languedoc).

A la recherche de nouvelles richesses, davantage que de nouvelles conquêtes, les arabes organisent des razzias et des pillages en royaumes francs. Ils s’en prennent notamment à l’Aquitaine, dont le duc, Eudes, est impuissant face à ces attaques. Celui-ci avait tenté dans un premier temps de repousser les arabes en s’alliant à un gouverneur musulman du nord de l’Espagne en révolte, Mununza, à qui il avait promis la main de sa fille. Hélas Mununza mourut au combat. Eudes n’eut alors d’autres recours que d’appeler à l’aide Charles d’Austrasie et son armée.

La bataille eut donc lieu entre Tours et Poitiers, alors que les arabes tentaient de s’approprier les richesses de la ville de Tours (notamment celles de la basilique Saint Martin). Au final, les armées de Charles et Eudes défirent les armées arabes, et Abd el-Rahman fut tué.

Charles combattit les arabes comme il avait combattu les francs de Neustrie 13 ans plus tôt. Cela lui permit d’étendre son influence et de faire main basse sur l’Aquitaine, alors que les guerriers arabes rentraient en Septimanie, faisant de Eudes d’Aquitaine le grand perdant de la bataille.

L’Histoire de France par les nuls

Lisons maintenant ce que Vox Populi dit de l’évènement :

« En octobre 732, les mahométans se dirigent vers la basilique Saint Martin pour y piller l’or ainsi que les reliques du patron de la Touraine qui s’y trouvent. Le 25 octobre, alors que l’occupant progresse en direction de notre ville, un homme, à l’origine simple maire du palais, devenu chef d’une armée, va chasser, lors d’une bataille d’une rare violence, l’envahisseur. Cet homme se nomme Charles Martel qui voit son nom lui être attribué pour sa pratique assidue du marteau lors des combats. Cette grande date, marquée par cette victoire façonne notre identité locale. Elle prouve également que de simples hommes sans grades, ayant pour seule fortune leur courage et leur foi, ont pu changer le cours de l’ Histoire. C’est le témoignage par excellence que rien n’est jamais figé en politique et que, même quand les situations semblent désespérées, tout est possible lorsque le courage bouillonne dans nos veines ! » (source : voxpopuliturone.blogspot.com)

A cette présentation s’ajoute une invitation à venir manifester :

« Le 21 octobre prochain, venez nombreux pour honorer et défendre, par votre présence dans la rue, la terre de nos pères. Pour que le sang qui fut versé jadis ne soit pas vain et pour que demain une poignée d’hommes libres sache s’arracher de ce monde moderne pour y faire la reconquête ! » (source : voxpopuliturone.blogspot.com)

S’il y a un truc qu’il faut reconnaître au type qui a écrit ce bout de texte, c’est qu’il sait raconter des histoires : une situation désespérée, un homme providentiel, sorti de nulle part, qui va se dresser à la tête d’une poignée d’hommes, son fameux marteau en main, contre les hordes de pillards, le courage qui triomphe de la fourberie… C’est beau, épique, cela ferait un excellent film hollywoodien, du niveau de 300 ou du Seigneur des Anneaux. On a envie de tressaillir face à la BO magistrale accompagnant le choc des armées, de suivre le duel acharné entre un Charles Martel auréolé de lumière et un Abd el-Rahman portant la même armure que Sauron…pour un peu, avec du budget, on rajouterait un ou deux dragons pour faire plus spectaculaire…

Mensonges et démagogie

Malheureusement, il faudrait que l’auteur de ces lignes apprennent à distinguer l’Histoire de France des contes et des légendes. Robert E. Howard ou Walt Disney étaient d’excellents conteurs, ce n’était pas des historiens, et ils n’avaient pas la prétention de l’être. L’Histoire est une science, elle est exigeante, demande une rigueur scientifique. L’historien cherche la vérité, pas le sensationnel. Faire mentir l’Histoire en la transformant en film à grand spectacle, raconter n’importe quoi juste pour capter de l’audimat ou pour servir une idéologie est en soi une démarche falsificatrice, malhonnête et démagogue !

Car il ne faut pas être naïfs : ceux qui aujourd’hui commémorent cette bataille que tous les médiévistes sérieux s’accordent à considérer comme un fait militaire secondaire le font principalement pour des raisons idéologiques, parce qu’ils entendent en faire un symbole du choc des civilisations, avec un Charles défenseur du Christ et sauveur de l’occident.

C’est oublier que les arabes n’en voulaient absolument pas à la « terre de nos pères », mais juste aux richesses de l’aristocratie franque. En admettant que personne ne stoppe les arabes à Poitiers, la seule différence avec maintenant, c’est peut être que le trésor de la basilique Saint Martin serait exposé dans la mosquée de Cordoue. Pas sûr que la vie des tourangeaux en serait grandement modifiée.

C’est oublier que l’habile politicien Charles, en livrant bataille, servait avant tout une politique d’expansion (non pas au détriment des arabes mais bien des aquitains) au service de son ambition personnelle.

C’est oublier que les pillages n’étaient alors absolument pas l’apanage des armées arabes, que ceux-ci étaient monnaie courants à une époque où les guerres étaient elles-même monnaie courantes (d’ailleurs, le fameux surnom de « Martel » proviendrait autant des exactions perpétrées par Charles lors des guerres contre la Provence que de ses exploits dans la bataille de Poitiers…).

C’est oublier que la « chrétienté » et « l’islam » ne se voyaient alors pas comme deux blocs antagonistes, et que les alliances entre clans chrétiens et musulmans étaient alors fréquentes sans que cela ne choque qui que ce soit : Eudes d’Aquitaine voulant marier sa fille à Mununza, le patrice de Provence demandant l’aide des arabes de Septimanie contre les francs ; 45 ans plus tard, Charlemagne viendra prêter main-forte à des gouverneurs musulmans contre l’émir de Cordoue…

Louis Dubois : blaireau ou ordure ?

Au final, deux possibilités s’offrent à nous : soit le mec de Vox Populi est un idiot qui confond l’Histoire et l’Héroïc-Fantasy, ce qui est peu probable ; soit c’est un idéologue qui utilise les codes des films hollywoodiens ou des jeux vidéos pour faire accepter sa vision simpliste et bornée du monde. Ce faisant, il prend sciemment ses lecteurs pour des cons abreuvés par la culture dominante, à qui l’on peut faire gober n’importe quoi pour peu qu’on leur serve des grands mots comme « courage » ou « honneur ». Faisant bien peu de cas de ses troupes, il préfère faire appel à leur inconscient plutôt qu’à leur intelligence.

Face à pareils magouilleurs, nul doute que les jeunes attirés par le discours apparemment radical de Vox Populi feraient bien de réfléchir un peu, de se rendre compte que le vrai monde n’est pas celui de Conan le barbare, et que les représentations simplistes n’ont jamais permis de faire avancer le Monde ou de régler ses problèmes (tout juste cela aide-t-il à les oublier).

Cela leur donnerait peut être la bonne idée d’aller casser la gueule à leur chef.

10 ans déjà…

11/09/2011

HK : « Le monde fonctionne au rapport de force » !

05/07/2011

Chose promise, chose due ! Lors du passage du groupe HK et les Saltimbanks au festival des Kampagn’arts à Saint Paterne Racan fin juin, des militants de la Colonne de Fer avaient interviewé l’auteur de On lâche rien. Aujourd’hui, nous vous offrons le contenu de cette (longue) interview, durant laquelle le roubaisien nous a parlé conscience de classe, convergence des luttes et guerre culturelle…

Bonjour HK, pourrais-tu commencer par te présenter et nous parler de ton parcours ?

HK, saltimbanque de mon état. Je fais de la zik depuis pas mal de temps maintenant. J’ai commencé j’étais ado. De manière professionnelle ça fait à peu près 7 ans. Les gens m’ont plus connu avec le MAP, Ministère des Affaires Populaires, avec lequel on a sorti 2 albums, Debout là d’dans et Les Bronzés font du ch’ti, et avec lequel on a beaucoup bourlingué.

Depuis 2-3 ans, j’avais des chansons qui trainaient, avec un autre univers musical, donc j’ai appelé une bande de potes saltimbanques roubaisiens, je leur ai demandé si ça les bottait de suivre cette aventure avec moi, et ça a donné HK et les Saltimbanks. Pour moi, c’est complémentaire de ce que je faisais avec MAP : très différent musicalement, mais pareil dans l’esprit.

Tu peux nous parler de tes débuts dans la musique ?

J’ai commencé avec l’arrivée et l’avènement en France du mouvement hip hop, dans les années 80. C’est là qu’on a commencé, que j’ai écrit mes premiers textes, qu’on est monté sur scène. Tu avais les mecs qui arrivaient à danser comme des oufs en tournant sur la tête, ceux qui faisaient des bruits un peu chelou avec des vinyls, tu avais les « artistes peintres » qui repeignaient la ville, et tu avais les autres, ceux qui avaient que la tchatche. Du coup on a pris le micro. La plume et le micro.

Avec MAP, déjà ?

Non, pas encore. J’étais vraiment bercé dans le mouvement hip hop, à l’époque. Après on a toujours eu cette curiosité : quand tu fais du rap « pur et dur », comme nous alors, tu as la culture du sample. Ca t’amène à fouiner à la recherche du bon échantillon : tu vas pouvoir reprendre dans un vieux morceau de chanson française, de soul, de oldies, de musique world, tribale… Du coup, cette culture t’amène une curiosité, et ça t’amène à découvrir plein de choses. Et puis, c’est vrai que j’ai toujours eu cette curiosité, cette envie de marier, de mélanger les sonorités, les influences, les musiques. C’est ce qui a donné des expériences comme MAP ou comme celle de HK et les Saltimbanks aujourd’hui. C’est la même logique de rencontre d’univers.

MAP, c’est fini aujourd’hui ?

On a mis ça entre parenthèses. On avait chacun envie de faire des trucs avec une dimension plus personnelle. Le projet de groupe et la vie de groupe, c’est quelque chose d’extraordinaire, mais c’est vrai qu’il y a des moments où tu as envie d’aller plus loin dans des choses plus personnelles, dans des discours, des histoires, des chansons, des aventures, pour ensuite se retrouver. On ne s’est pas donné de date, mais on sait qu’on se retrouvera sans aucun problème.

Mais ce qu’on fait pour l’instant, c’est pas une récréation : l’idée c’est vraiment d’aller au bout de ces histoires là, de ne pas faire les choses à moitié. Non, tu fais quelque chose, tu le fais forcément à fond. Après quand tu as 2 ou 3 projets qui marchent, c’est juste une histoire de calendriers à gérer : c’est des problèmes de riches. A la limite on s’en fout !

Alors l’album est sorti le 31 janvier, quel a été accueil réservé par le public et par les critiques ?

En France, tu as le public d’un coté et les critiques de l’autre. Les critiques ça dépend d’où elles viennent. On a eu quelques bons papiers, on a réussi à ouvrir quelques portes au niveau des médias ; pas mal de portes au final, même si on en a vu pas mal se fermer devant nous. Quand ça vient de la presse institutionnelle, officielle, de ces gens qui sont dans la bien-pensance, il ne faut pas s’attendre à myriade de compliments. Ils ne comprennent pas notre musique, ils ne comprennent pas ce qu’on dit, et à vrai dire on ne vit pas dans le même monde, donc à la limite on s’en fout !

On a eu affaire à des gens qui ne comprennent pas qu’on puisse développer un discours engagé, un peu alter, un peu anticonformiste, un peu anticapitaliste, et qui en même temps reste artistique. Parce qu’on n’est pas non plus dans une tribune politique, mais c’est vrai qu’on définit un autre chemin sur cet album : on se casse de la grande route trop balisée et trop proprette. Mais ça reste HK et les Saltimbanks : saltimbanques, c’est une place qu’on aime. C’est ce qu’on a toujours aimé faire et su faire, du moins on espère : écrire des chansons, les chanter sur scène, se faire plaisir, partager, semer des petites graines d’utopie, mais façon saltimbanques. C’est notre manière à nous de participer à une lutte plus globale, qui peut englober un combat politique, associatif, citoyen. C’est notre biais, et on tient à garder cette place là parce que c’est celle qui nous convient, celle qu’on aime. On essaie le plus possible de ne pas se laisser embarquer, même si les tentations sont grandes, sur un chemin vraiment plus politique au sens propre du terme.

Et au niveau du public, ça a bien marché la vente de l’album ?

Ouais, on doit être à quelque chose comme 10 000 albums vendus, ce qui nous place vraiment haut dans le cercle des groupes alternatifs. Nous, on est dans la logique d’avoir la plus grande audience possible. Pour nous, « la musique c’est partout, pour tous, tout le temps » : Tu livres ta musique, et ceux qui veulent se la réapproprier, ceux qui se reconnaissent dedans la prennent. On bénéficie d’une bonne reconnaissance dans un contexte de crise du disque. Comme on a autoproduit l’album, on va pouvoir récupérer la tune, rembourser les gens qui nous ont prêté, et pouvoir en sortir un deuxième. On ira le plus haut possible, mais notre logique première, sur l’album, est là. Nous on vit de la scène, c’est notre quotidien, notre source de revenu, notre métier. On est des intermittents du spectacle, on fait tant de cachets à la fin du mois, et c’est ça qui nous fait manger.

Tu dis que le disque est autoproduit mais par contre il est édité par Universal. Vous n’avez pas peur de vous faire récupérer par le système ?

C’est une vieille histoire… Ma position est simple : c’est « tous les espaces nous appartiennent et doivent nous appartenir » . On doit bien sur se créer nos espaces, ce qu’on a fait en montant notre label, acquérir une indépendance, d’esprit surtout, la garder, et en même temps on ne doit pas abandonner les espaces à d’autres. Tu ne peux pas dire « je suis pour changer le monde, et en même temps je laisse les autres prospérer et avoir tous ces espaces, ces médias de masse, ces grands rassemblements… » Pour moi, ces espaces doivent nous appartenir. Que ce soit dans le champs politique, économique, médiatique, et tout ce qui finit en -ique…

Là dessus je n’ai aucun dilemme. C’est une question que je me suis posé, j’ai répondu de cette manière là et je trace mon sillon là dessus. Il y a aussi une méfiance dans les milieux militants, où dès qu’une tête émerge on la coupe sans discernement. Pour moi, c’est en soi un combat dans le combat. Je pense que on est dans certaines prisons mentales sur ces questions là. J’en ai fait, des manifs où tu te retrouve à 10, 20, 30, mais si à un moment donné tu admets le fait que c’est la guerre, ça veut dire que tu as le droit d’être stratégique, d’être malin, de vouloir gagner cette guerre. Tu à le droit de vouloir prendre le bazooka qui te tire dessus depuis que tu es tout petit, de virer le mec qui est dessus et de le prendre en mains. Les cailloux c’est bien, mais ça ne marche qu’un temps. Je pense que de plus en plus il faut qu’on soit clairs là dessus. Il faut y aller, arrêter de rouler avec le frein main. En disant « c’est leur truc », tu acceptes la défaite dès le départ. Non, c’est à moi, ça m’appartient, j’y vais !

Tu as parlé tout à l’heure de lutte globale : pas mal de gens on découvert votre groupe à l’automne dernier au moment de la lutte pour les retraites. La chanson On lâche rien est un peu devenue l’hymne de tous les manifestants. Tu t’attendais à un truc comme ça ?

Non, bien sur que non. On a une petite fierté, forcément, parce que ça démarre de ces petits trucs que tu écris dans un coin chez toi, et il y a un moment où tu en es complètement dépossédé : je pense qu’il n’y a rien de plus beau quand tu fais des chansons. Il n’y a rien de meilleur que de te faire déposséder du truc et que les gens se le réapproprient, que ça appartient à une autre histoire. Je sais pas, c’est comme quand tu es parent d’un gosse qui a 20 piges, qui se barre et qui fait des trucs dont t’es fier. C’est un peu l’histoire de cette chanson.

Putain c’est mortel, quoi ! Il y a des gens qui t’envoient des vidéos où ils la reprennent façon fanfare, d’autres version rock, un gars qui nous avait envoyé un mp3 avec de la flute jouée par dessus, des gens qui te demandent les paroles, qui t’envoient des montages vidéos de manifs avec le son derrière, enfin le truc de ouf, quoi !

A un moment donné on s’est fait un petit kiff, on s’est dit « tiens si on allait nous même la chanter là bas ». On a fait ça sur une des dernières, le 6 novembre : il pleuvait, il faisait froid, toute la semaine les médias nous avaient dit qu’il n’y aurait personne, qu’il fallait rester chez soi… Du coup, elle prenait encore plus son sens, parce qu’on était vraiment avec les gars qui lâchaient rien de chez rien. Ca a été un petit moment magique cette après midi là. Après on a fait le clip là dessus.

A la fin de chaque manif tout le monde la reprenait pendant des heures…

C’est symptomatique. Je l’avais écrit à un moment où il y avait une sorte de résignation ambiante : c’était presque un souhait, et en même temps c’était un truc que je sentais revenir et que j’espérais : ce coté de ne rien lâcher, de ne pas participer à cette morosité ambiante. La musique ça ne fait souvent que accompagner, je ne suis pas sûr que ça provoque des choses, Ça peut accompagner, parfois amplifier, mais des choses qui existent déjà, sinon ça ne marche pas. Je pense que c’est ça l’histoire de cette chanson : il y avait un truc dans la tête des gens, des militants, qui était de se dire « bon allez, on se remet en route ! » ; et puis cette musique est arrivée pour accompagner ça. C’est marrant, parce que tous les évènements de l’histoire tu peux leur accrocher une chanson, un air ou un style de musique. C’est une illustration en musique et en paroles de quelque chose de bien réel, du petit moment d’histoire qu’on a vécu et qu’on vit là.

Tu dis que vous êtes avant tout musiciens, mais comment vous vous situez par rapport au mouvement social ?

Mon credo c’est la convergence des luttes. On peut et on doit rester tels que l’on est, avec nos prérogatives, nos identités, nos univers, nos rôles, et en même temps il faut converger. Mon idée, c’est qu’on parte chacun de notre point, et qu’à un moment donné sur des combats, sur des idées, sur des idéaux, sur des chemins à prendre, on puisse converger.

Dans On lâche rien, tu emploies le mot « prolétaires »…

On a vécu une époque où l’immigré était opposé à l’ouvrier. C’est là dessus que le Front National a pu prospérer : c’est qu’à un moment donné on a opposé les gens les uns aux autres… Cette chanson là, c’était un appel à l’unité, à la réunification, et à remettre au gout du jour l’idée de conscience de classe. Il y a cette vieille définition de la conscience de classe, et au delà il y a quelque chose qui pour moi doit encore dépasser ça, c’est l’idée de communauté de valeurs. Parce que finalement mon problème c’est pas la richesse, c’est même pas les riches. Pour moi il y a 2 éléments qui sont importants : c’est comment tu gagnes ton argent, est-ce que tu le gagnes en exploitant d’autres gens, et ce que tu en fais une fois que tu l’as. Imaginons qu’à la sueur de tes bras tu arrives à construire un grand empire, que tu sois riche : tu peux aussi te dire que tu as une responsabilité par rapport à ça. A un moment donné être tout en haut, ça implique des responsabilités, dans l’idée de quête d’équilibre ; parce que finalement, le problème du monde dans lequel on vit, c’est le déséquilibre total et grandissant entre les pauvres et les riches. Le système dans lequel on vit, le système capitaliste, est cannibale et ne peut provoquer que ça, mais finalement un autre système qui viendrait contrebalancer ça, c’est un système basé sur la quête de l’équilibre.

Mais pour revenir à ta chanson, elle contribue aussi à ce que cette conscience de classe dont tu parlais réémerge aujourd’hui : c’est une chose que les gens ont partagé, qu’ils ont en commun, dans quoi ils se sont reconnus…

Oui, mais en même temps, je te dis, je pense que cette définition n’est pas complète. Tu peux être né dans un même quartier, être né pauvre, avoir grandi dans les mêmes conditions, et tu peux avoir des gars qui sont pauvres, qui appartiennent à cette classe là, et qui n’ont qu’une seule envie, c’est de passer de l’autre coté de la barrière, et pas d’exploser la barrière. Je ne dis pas que c’est illégitime en soi, mais c’est là où je parle de communauté de valeurs. C’est parce que je me dis qu’on peut partir avec tous ces gens qui viennent de ces quartiers et qui ont envie d’exploser ces barrières. Peut être même que de l’autre coté des barrières tu pourras en trouver quelques uns qui pourront t’aider à exploser ces barrières. Donc c’est plus cette idée de communauté de valeurs qui me parle aujourd’hui, mais ça englobe aussi cette idée de conscience de classe : c’est l’idée peut être d’aller encore plus loin. Mais c’est vrai que j’ai eu beaucoup de désillusions, à un moment où tu te dis « comment untel qui vient de ce quartier là il peut voter à droite ? « , ou quelque chose comme ça ? Je ne comprenais pas, et en même temps c’est humain, c’est naturel : on se positionne tous par rapport à nos convictions, nos idées, et c’est pas parce que je suis né à tel endroit, dans telles conditions que finalement je suis pas dans ma tête un salaud de patron…

Mais ce phénomène est lié à l’individualisme, qui est très répandu.

Bah on a un président qui a été élu pour ça et par ça, quoi ! C’est « travailler plus pour gagner plus », c’est la réussite sociale individuelle, c’est la compétition. On vit dans un monde de compétition, de l’échelon individuel à l’échelon international. On ne vit que pour et que par ça.

Et alors toi qui chantes la révolte et la révolution, comment tu en es venu à dépasser cet individualisme ?

Je ne sais pas comment tu te battis une conscience, c’est un trajet de vie. Peut être que j’ai eu la chance de grandir alors dans un quartier populaire mais pas un quartier ghetto : c’était un quartier de prolos, à Roubaix. J’ai grandi entre voisins portugais, italiens… Je dis souvent que mon enfance je ne la changerais pour rien au monde : on n’était pas riches, mais on avait cette richesse de notre histoire, de l’histoire de l’autre, et de ces histoires là qui se mêlaient et qui se rencontraient. Ma conscience personnelle, je pense qu’elle émerge de là, de ce contexte. Et puis, j’avais aussi le daron qui était marchand de fruits et légumes, qui lui même avait une histoire, qui arrivait en France sans rien, qui a battit un truc, qui s’est entre guillemets abandonné pour ses enfants, et puis qui lui même avait quelques valeurs… Je pense qu’il y a un tout, le contexte dans lequel tu évolues. Je ne saurais pas expliquer plus que ça.

D’accord. Et tu dis que ta musique c’est ta manière de militer, mais est ce qu’il t’es arrivé de t’engager dans des organisations ou pour des causes ?

A chaque fois qu’on le fait, depuis plusieurs années maintenant, c’est par le biais de notre musique. Parfois, les gens nous sollicitent pour participer à tel évènement, pour parler de telle cause… on a une histoire particulière avec la fondation Abbé Pierre par exemple. Vraiment moi je te dis mon trip c’est la convergence, donc à chaque fois qu’on peut, que ce soit avec des gens comme RESF, autour de la question palestinienne… A chaque fois sur des valeurs et des convictions qui sont les nôtres, dès qu’on nous appelle on peut y aller, mais souvent on le fait avec ce qu’on sait faire le mieux, c’est à dire notre musique.

Vous avez chanté au premier mai cette année…

Ouais, c’est là où le kiff personnel rejoint aussi le combat. Souvent on se fait plaiz aussi ! La manif sur le camion, c’est un kiff, et en même temps tu te dis t’es un peu utile…

Ok. Tu parles beaucoup dans tes chansons de ta jeunesse, de ton enfance dans les quartiers populaires, de ton statut de fils d’étranger, c’est quoi aujourd’hui la situation des « jeunes issus de l’immigration » ?

Je te dirais, pour citer Fernand Raynaud, que j’aime pas les roumains, ils viennent piquer le pain des arabes… Non, mais c’est toujours l’histoire qui se réécrit, avec toujours des boucs émissaires, et qui parfois changent… La discrimination continue encore et toujours dans nos quartiers, c’est un fait. Nous, ce qu’on dit aux jeunes des quartiers, à nos frangins, nos voisins, c’est « ne lâchez rien ! ». De toute façon tu n’as pas le choix. C’est vrai que face au poison de la discrimination, il y a eu un abattement dans nos quartiers, une résignation, cette mode qui est à baisser les bras. Mais ça ne fait que alimenter le système et lui donner raison que de lâcher l’affaire. Moi je pars du principe simple que quand la donne ne te convient pas, il faut essayer de te démerder pour donner les cartes. C’est une guerre, tu ne peux pas continuer à les recevoir en demandant à ce qu’on te donne de bonnes cartes… Malheureusement le monde dans lequel on vit ne fonctionne pas par les bonnes volontés, l’esprit de charité ou de solidarité : il fonctionne au rapport de force. Et c’est ça l’histoire : quand tu es faible, on t’appuie dessus et on t’enfonce la tête, donc tu n’as pas d’autre choix que d’avancer. Mais l’idée, comme je te disais tout à l’heure, c’est vraiment de ne pas être juste dans la logique de passer de l’autre côté de la barrière, mais d’exploser les barrières. Tu dois avoir la volonté de t’en sortir, mais ça ne suffit pas.

Et on parlait tout à l’heure de la division qu’il a pu y avoir entre l’ouvrier et l’immigré. On a parlé des jeunes des quartiers, mais aujourd’hui il y a tout un pan du prolétariat blanc qui est attiré par les idées de l’extrême droite, qu’est ce que tu aurais à dire à ces gens là ?

Et même pas que blanc ! « C’est toujours la même histoire depuis que l’homme est l’homme » : c’est la tentation du bouc émissaire. Une personne talentueuse comme Marine Le Pen, comme Sarko en 2007, va réussir à vendre ça à des gens un peu fragiles ; après je ne les excuse pas non plus, ces gens, parce que tu es toujours victime consentante. Avec du talent, on va te présenter les pires idées, les maquiller, les enrober, et arriver à faire croire ça à un nombre croissant de gens. Les plus grands dictateurs, c’est des gens charismatiques, qui ont réussi à attirer les foules avec des discours hallucinants si tu les regardes à froid, avec du recul. Hitler a été élu alors qu’il ne masquait rien de ce qu’il allait faire.

Et en même temps, la situation d’aujourd’hui découle aussi du ravage de ces 5 années de sarkozysme, avec un ministre poursuivi et condamné pour propos racistes, où celui qui lui succède t’en rajoute 10 couches… Ça a été la fête pendant 5 ans : la fête à l’arabe, au roumain, au noir, au musulman… Donc ouais, il n’y a pas de fumée sans feu, et pas de feu sans pyromane…

C’est le sarkozysme qui a ouvert la voie à ça ?

Il a fait plus qu’ouvrir la voie : il a montré le chemin, il a suivi le chemin, et Marine s’est engouffrée là dedans. Elle a suivi, et maintenant elle pointe sa tête…

Vous allez jouer à la fête de l’Huma en septembre : comment tu te situes concernant 2012 ?

J’ai toujours un problème quand on parle d’élections, c’est la division toujours latente. Ils se sont mis d’accord une fois vraiment, sur le référendum de 2005. Souvent pour moi on ne va pas au bout d’une logique. On dit qu’on est contre l’élection présidentielle parce que c’est la personnalisation, mais en allant au bout de ce discours là, tu dis : « ok, faisons de cette élection un référendum pour une nouvelle république, repointons nous à 12 sur la même tribune, et si il faut mettre un nom on trouvera un nom, c’est pas le problème. » Mais finalement on joue toujours la carte de la personnalisation. L’histoire du Front de gauche, c’est une démarche unitaire que je salue, et en même temps il y a le côté « on fait l’union derrière moi » ! Du coup nous ce qu’on dit aujourd’hui, c’est « continuez à faire votre boulot, essayez de tendre vers l’unité et si à un moment cette unité est clairement affichée, on en sera » . Notre soutien a un prix, celui de l’unité. C’est notre seul prix, et en même temps c’est ce qu’il y a de plus difficile à faire. On leur demande d’aller au bout de cette logique. On n’a pas envie d’aller soutenir les uns contre les autres, où d’aller voir un truc où t’as pas une dynamique avec le mouvement social… On chante cette démarche unitaire et on ne transgressera pas là dessus.

Ok, plus d’infos sur la date de sortie d’un prochain album ?

2012, soit un peu avant, soit un peu après les élections, mais vers ces eaux là, vers le printemps.

Ok merci beaucoup.

(Interview réalisée par la Colonne de Fer)

HK, « citoyen du monde » de passage en Indre et Loire !

23/06/2011

Samedi, le festival des Kampagn’arts de Saint Paterne Racan, à 30km de Tours, accueillera HK et les Saltimbanks. Souhaitant contribuer au développement et à la propagation d’une culture populaire, engagée et accessible à tout le monde, la Colonne de Fer profite de l’évènement pour vous présenter ce groupe de troubadours, « partisans d’un monde sans frontières ».

HK n’avait pas encore sorti son premier album qu’une de ses chansons était déjà célèbre, reprise en coeur par des centaines de milliers de personnes à travers la France. Le tube de l’été 2011 ? Plutôt celui d’un automne rouge et noir, de ceux qui passent en boucle non pas sur les radios mais dans les cortèges syndicaux… HK, c’est tout simplement l’auteur-compositeur-interprète de « On lâche rien » , véritable hymne des grévistes de cet hiver, en lutte pour une retraite décente et une société plus juste et solidaire.

A Tours, nous avons été des centaines, des milliers à chanter ce refrain lors de manifestations monstres, à continuer de danser pendant des heures sur cet air alors même que les confédérations responsables nous avaient appelé à nous disperser depuis longtemps. Cette chanson, nous l’écoutions en boucle sur notre autoradio alors même que nous allions relayer les copains au piquet de grève ou au blocus du dépôt pétrolier de Saint Pierre-des-Corps, à 4h du matin. Durant ces journées intenses, le « On lâche rien » d’HK fut un cri de ralliement et d’espoir pour tous les exploités, un lien indéfectible entre nous, tant dans les moments d’effervescence révolutionnaires que dans les heures tragiques où la répression s’abattait sur nos têtes. Bien plus qu’une chanson, un pavé dans la mare de la résignation, une potence dressée aux puissants de ce monde, une mise en musique de la rage coulant dans nos veines.

Mais limiter HK à cette chanson serait réducteur. Fin 2010, alors que la répression gouvernementale, les difficultés financières, les compromissions d’appareils ont raison de la contestation sociale, l’ancien du Ministère des Affaires Populaires et sa bande de saltimbanques peaufinent leur premier (double) album, entre 2 concerts sauvages dans les cortèges parisiens de SUD/Solidaires… Le 31 janvier sort donc Citoyen du Monde, l’album tant attendu. On y découvre une musique généreuse, colorée, brassage d’influences diverses. C’est à la fois hip-hop, reggae, raï, musette, rock, chaâbi, blues… Métissée, cette « chanson française naturalisée » l’est assurément. On pense à Zebda, bien sûr, mais également à Renaud, à NTM ou à Bob Marley. Au fil des 18 chansons originales qui composent l’album, ces influences et les mélodies se mêlent pour créer une atmosphère originale et riche.

A l’heure où la droite et l’extrême droite se déchainent contre le multiculturalisme, la double galette du prolo ch’timi fils d’immigrés algériens fait l’effet d’une « balle populaire » tirée en plein cœur de ceux qui prétendent que le métissage uniformise et détruit les cultures… Ici, HK et ses musiciens font honneur à leurs influences, permettent à chacun de s’ouvrir à d’autres horizons musicaux, tout en créant à partir de musiques diverse un son particulier, tels des alchimistes des temps modernes…

Mais si la musique de HK est en soi une ode à la diversité et au mélange, c’est surtout dans les paroles que la générosité du groupe s’exprime. HK chante la révolte, l’espoir, la vie. Porte-parole des damnés de la Terre, il évoque tour à tour le fils d’immigré algérien, le prolétaire, la RMIste, le sans-papiers, le SDF, la voisine alcoolique, le chômeur, le palestinien, le poète, l’enfant des favelas. Il tire à boulets rouges sur un capitalisme mondialisé qui pille les peuples et détruit la planète, sur les mensonges de la classe politique, le racisme d’Etat et ses conséquences dramatiques, l’individualisme ambiant, sur les frontières, « plaies ouvertes d’anciennes conquêtes, pour lesquelles tant de pauvres soldats sont morts, tandis que la victoire était fêtée au champagne par leurs colonels ». Il porte des valeurs de partage, de solidarité, d’unité, de fraternité, d’acceptation des différences, tant de valeurs essentielles aujourd’hui traitées avec cynisme et mépris par les idéologues proches du pouvoir…

On l’aura compris, l’artiste est résolument engagé, décidé à « ne rien lâcher » de bout en bout. Pourtant, il sait aussi nous parler de la vie, de l’amour, partager ses doutes, ses angoisses, ses interrogations personnelles, décrivant toujours de manière pudique des tranches de vie quotidienne dans lesquelles tout le monde pourra se reconnaître, rappelant au passage que nous sommes toutes et tous les premières victimes d’un monde qui ne tourne pas rond.

Au long des 80 minutes d’écoute de l’album, on passe ainsi facilement du rire aux larmes, tout en gardant un sentiment étrange. Progressivement, alors que les morceaux s’enchainent, on se prend d’un besoin irrésistible de lever le poing. On identifie alors ce sentiment : l’increvable esprit de révolte que l’on avait trop vite oublié, enfoui sous l’individualisme triomphant.

Alors oui, dire que Citoyen du Monde est l’album du siècle serait sans doute faire preuve d’exagération. Mais cet album sans prétention fait passer un très bon moment, fait relever la tête et donne à la fois envie de danser et de se battre. Honnêtement, en ces jours « où le présent est si bas et voudrait tous nous mettre à genoux », c’est tout ce qu’on lui demande ! Un excellent premier album d’un artiste généreux, que nous avons hâte de voir sur scène !

« Tant que c’était chacun pour sa gueule, leur système pouvait prospérer,

Mais fallait bien qu’un jour on s’réveille et qu’les têtes s’remettent à tomber »

HK et les Saltimbanks, en concert samedi 25 juin à 21h à Saint Paterne-Racan, dans le cadre du festival des Kampagn’arts !